CARISE, ÉGLÉ.
Carise
À quoi rêvez-vous donc ?
Églé
Je rêve que je ne suis pas de bonne humeur.
Carise
Avez-vous du chagrin ?
Églé
Ce n’est pas du chagrin non plus, c’est de l’embarras d’esprit.
Carise
D’où vient-il ?
Églé
Vous nous disiez tantôt qu’en fait d’amitié on ne sait ce qui peut arriver ?
Carise
Il est vrai.
Églé
Eh bien ! je ne sais ce qui m’arrive.
Carise
Mais qu’avez-vous ?
Églé
Il me semble que je suis fâchée contre moi, que je suis fâchée contre Azor ; je ne sais à qui j’en ai.
Carise
Pourquoi fâchée contre vous ?
Églé
C’est que j’ai dessein d’aimer toujours Azor, et j’ai peur d’y manquer.
Carise
Serait-il possible ?
Églé
Oui, j’en veux à Azor, parce que ses manières en sont cause.
Carise
Je soupçonne que vous lui cherchez querelle.
Églé
Vous n’avez qu’à me répondre toujours de même, je serai bientôt fâchée contre vous aussi.
Carise
Vous êtes en effet de bien mauvaise humeur ; mais que vous a fait Azor ?
Églé
Ce qu’il m’a fait ? Nous convenons de nous séparer ; il part, il revient sur-le-champ, il voudrait toujours être là ; à la fin, ce que vous lui avez prédit lui arrivera.
Carise
Quoi ? que vous cesserez de l’aimer ?
Églé
Sans doute ; si le plaisir de se voir s’en va quand on le prend trop souvent, est-ce ma faute à moi ?
Carise
Vous nous avez soutenu que cela ne se pouvait pas.
Églé
Ne me chicanez donc pas ; que savais-je ? Je l’ai soutenu par ignorance.
Carise
Églé, ce ne peut pas être son trop d’empressement à vous voir qui lui nuit auprès de vous ; il n’y a pas assez long-temps que vous le connaissez.
Églé
Pas mal de temps ; nous avons déjà eu trois conversations ensemble, et apparemment que la longueur des entretiens est contraire.
Carise
Vous ne dites pas son véritable tort, encore une fois.
Églé
Oh ! il en a encore un et même deux, il en a je ne sais combien ; premièrement, il m’a contrariée ; car mes mains sont à moi, je pense, elles m’appartiennent, et il défend qu’on les baise !
Carise
Et qui est-ce qui a voulu les baiser ?
Églé
Un camarade qu’il a découvert tout nouvellement, et qui s’appelle homme.
Carise
Et qui est aimable ?
Églé
Oh ! charmant, plus doux qu’Azor, et qui proposait aussi de demeurer pour me tenir compagnie ; et ce fantasque d’Azor ne lui a permis ni la main ni la compagnie, l’a querellé, l’a emmené brusquement sans consulter mon désir. Ah ! ah ! je ne suis donc pas ma maîtresse ? Il ne se fie donc pas à moi ? Il a donc peur qu’on ne m’aime ?
Carise
Non ; mais il a craint que son camarade ne vous plût.
Églé
Eh bien ! il n’a qu’à me plaire davantage ; car s’il est question d’être aimée, je suis bien aise de l’être, je le déclare, et au lieu d’un camarade, en eût-il cent, je voudrais qu’ils m’aimassent tous ; c’est mon plaisir ; il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu’elle soit pour tout le monde.
Carise
Tenez, votre dégoût pour Azor ne vient pas du tout de ce que vous me dites là, mais de ce que vous aimez mieux à présent son camarade que lui.
Églé
Croyez-vous ? Vous pourriez bien avoir raison.
Carise
Eh ! dites-moi, ne rougissez-vous pas un peu de votre inconstance ?
Églé
Il me paraît que oui ; mon accident me fait honte ; j’ai encore cette ignorance-là.
Carise
Ce n’en est pas une ; vous aviez tant promis de l’aimer constamment !
Églé
Attendez, quand je l’ai promis, il n’y avait que lui ; il fallait donc qu’il restât seul, le camarade n’était pas de mon compte.
Carise
Avouez que ces raisons-là ne sont point bonnes ; vous les aviez tantôt réfutées d’avance.
Églé
Il est vrai que je ne les estime pas beaucoup ; il y en a pourtant une excellente, c’est que le camarade vaut mieux qu’Azor.
Carise
Vous vous méprenez encore là-dessus ; ce n’est pas qu’il vaille mieux, c’est qu’il a l’avantage d’être nouveau venu.
Églé
Mais cet avantage-là est considérable ; n’est-ce rien que d’être nouveau venu ? N’est-ce rien que d’être un autre ? Cela est fort joli au moins ; ce sont des perfections qu’Azor n’a pas.
Carise
Ajoutez que ce nouveau venu vous aimera.
Églé
Justement ; il m’aimera, je l’espère ; il a encore cette qualité-là.
Carise
Au lieu qu’Azor n’en est pas à vous aimer.
Églé
Eh ! non ; car il m’aime déjà.
Carise
Quels étranges motifs de changement ! Je gagerais bien que vous n’en êtes pas contente.
Églé
Je ne suis contente de rien ; d’un côté, le changement me fait peine ; de l’autre, il me fait plaisir ; je ne puis pas plus empêcher l’un que l’autre ; ils sont tous deux de conséquence ; auquel des deux suis-je le plus obligée ? Faut-il me faire de la peine ? Faut-il me faire du plaisir ? Je vous défie de le dire.
Carise
Consultez votre bon cœur ; vous sentirez qu’il condamne votre inconstance.
Églé
Vous n’écoutez donc pas ? Mon bon cœur le condamne, mon bon cœur l’approuve ; il dit oui, il dit non ; il est de deux avis ; il n’y a donc qu’à choisir le plus commode.
Carise
Savez-vous le parti qu’il faut prendre ? C’est de fuir le camarade d’Azor ; allons, venez ; vous n’aurez pas la peine de combattre.
Églé, voyant venir Mesrin.
Oui ; mais nous fuyons bien tard, voilà le combat qui vient ; le camarade arrive.
Carise
N’importe ; efforcez-vous, courage ! Ne le regardez pas.
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